Des bonnets pour la Guinée

4 octobre 2019, Marianne Jakob, Heimberg, Suisse

Un témoignage de Marianne Jakob :

« Entre 2011 et 2016, j’ai vécu avec mon mari en Afrique de l’Ouest. A Conakry, la capitale de la République de Guinée, j’ai dirigé une maison d’hôtes. Une soirée fin 2015, ce médecin suisse, le Dr. Matthias Roth-Kleiner, nous a visité et nous en a parlé de son activité en Guinée. Comme pédiatre, il menait plusieurs projets avec ses collègues guinéens dans le but d’améliorer les chances de survie des nouveau-nés. "Avec peu de moyens, beaucoup de progrès pourraient se faire", nous dit-il. Il m’en a parlé du problème de l’hypothermie, alors le refroidissement des nouveau-nés, particulièrement des prématurés, suite à une perte de chaleur inappropriée, avec des conséquences fatales. Des petits bonnets pourraient déjà faire une différence !

Ceci m’a beaucoup touché et ne me laissait plus tranquille. Comme professionnelle de textile que je suis à l’origine, je voyais un défi pour moi ! – et ainsi j’ai démarré le projet «Des bonnets pour l’Afrique!». J’ai mis mes idées et les arguments pour un tel projet sur papier en ajoutant aussi une instruction à tricoter des bonnets. J’en ai fait 6 copies et les ai distribuées à mes copines.

Et ce qui s’est passé ensuite a complètement dépassé toutes mes attentes : En peu de temps on m’a envoyé de centaines de bonnets de tous les coins de la Suisse, mais aussi au-delà, de la France, la Pologne, l’Allemagne… ! Mes copies d’instruction ont été multipliées et distribuées par toutes sortes de canaux sociaux. Jusqu’à ce jour, plus de 1650 bonnets sont arrivés chez moi et ont trouvé ensuite le chemin vers l’Afrique. Et depuis quelques mois, ces bonnets sont aussi distribués aux enfants avec un poids inférieur à 2500g et hospitalisés au service de néonatologie universitaire à Conakry, à l’Institut de Nutrition et de Santé de l’Enfant à travers l’association « souffle2vie ». Et grâce aux contactes de « souffle2vie » en Guinée, des femmes guinéennes seront maintenant aussi instruites et encouragées de commencer à tricoter des bonnets. Je m’engage que ce projet puisse continuer, car chaque jour de nouveaux enfants seront nés qui en auront besoin ! « Dieu merci » et merci à vous toutes pour votre engagement. »

Marianne Jakob

Vous pouvez faire partie de ce mouvement qui fait améliorer les chances de survie des nouveau-nés en Afrique !

Vous pouvez faire une différence ! La galerie de photos de nouveau-nés et de leurs mamans que vous trouverez à différents endroits du site internet de «souffle2vie» vous diront MERCI, pour votre engagement simple, mais efficace ! Ci-dessous vous trouverez l’instruction à tricoter un bonnet:

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Instruction à tricoter un bonnet.pdf
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Vous pouvez ensuite envoyer vos bonnets à:

Marianne Jakob, Alpenstrasse 16 A, 3627 Heimberg

ou directement à 

 L’Association « souffle2vie », ℅ M. Roth-Kleiner,

Chemin de l’Eglise 18, CH-1066 Epalinges, Suisse



Le petit garçon Souaré

8 Septembre 2019, Killian Scartezzini

Le petit Souaré est né bien trop tôt. Environ deux mois, difficile d’être plus précis. Sa mère n’a pas tellement été suivie pendant la grossesse. Ce n’est qu’en observant sa peau, ses oreilles et d’autres détails que les médecins ont pu juger après sa naissance: Sept mois de gestation! Ce temps lui a tout juste permis de mettre en place le nécessaire pour survivre à cette aventure, - la vie.

Le petit être est né un mercredi d’avril à Conakry dans le centre médical de son quartier. En cette période de fin de saison sèche, le soleil tape fort, l’eau manque et les moustiques se tiennent tranquilles. Le tumulte de la capitale ne s’arrête pas à l’arrivée de ce petit bout de vie. 960 grammes, même pas le poids d’une brique de lait.

Il crie et respire dans l’immédiat, il prouve déjà au monde qu’il en veut et à la vie qu’il y tient. Les sages-femmes du centre de soins se rendent bien compte qu’elles ne pourront s’occuper d’un être si frêle. Il est transféré au centre de la capitale, à l’Institut de Nutrition et de Santé de l’Enfant (INSE). Les ambulances manquent et les parents traversent les 20 kilomètres d’embouteillages en taxi, emballant la petite chose dans une collection de draps et de couvertures pour la maintenir chaudement en vie.

On ne saura jamais pourquoi, la mère perd les eaux bien avant la naissance et fait de la fièvre à l’accouchement. Le petit Souaré est trop fluet pour son âge, il n’a pas bien grandit dans le giron maternel. Comme, en plus, il respire avec difficulté et manque de sucre, les médecins pensent à une infection. Il reçoit un traitement antibiotique en intraveineux. Il est nourri par sonde qui passe via la bouche dans l'estomac, reçoit une perfusion de solution glucosée dans ses veines  et de la caféine pour stimuler sa respiration. Les lunettes à oxygène dans le nez l’aident à passer le cap. Pour le reste, il se bat seul du haut de son kilo.

Dans d’autres régions du globe, le petit Souaré aurait reçu d’autres soins. Une couveuse et un soutien respiratoire plus poussé. En Guinée, une ventilation mécanique avec pression positive n’existe pas encore pour les nouveau-nés, seul de l’oxygène est disponible et ceci aussi seulement en petite quantité et interrompu par les coupures d'électricités. En Suisse, les infirmiers n’auraient pas attendu deux heures pour débuter le traitement antibiotique, car les parents ne doivent pas les chercher à la pharmacie du coin. Ailleurs qu'en Guinée, ses soins auraient été gratuits, les parents auraient rencontré très vite l’assistante sociale. Il aurait été alimenté en partie par la veine, pour laisser le temps à son intestin de prendre confiance en son nouveau rôle. Lors des changements de sonde gastrique, on n’aurait pas fallu se battre pour trouver un diamètre adapté au petit nez des prématurés.

Malgré ces manques sur tous les niveaux, Garçon Souaré poursuit son bonhomme de chemin tandis que ses congénères de prématurité n’ont pas la même chance. Un à un, ils s’éteignent tous les jours, des dizaines par semaine, le laissant seul dans son périple. Sa survie se teinte alors d’un mystérieux éclat d’exception. Pourquoi lui et pas les autres ? Certains diront que Dieu y est pour quelque chose, d’autres y verront de la chance.

Comme tous les nouveau-nés en Afrique de l’Ouest, Souaré ne porte pas encore de prénom, on le surnomme comme son père. Lorsqu’il sera sorti de l’hôpital et qu’il aura prouvé sa volonté d’exister, il sera baptisé. Là alors il pourra vivre. En attendant, le petit Souaré navigue sur ce fleuve d’incertitude, trop petit pour être vivant et en même temps fruit de tant d’amour qu’on ne peut le croire mort. 

Après deux jours déjà, Souaré reprend du poil de la bête. Sa respiration s’apaise. Comme il est calme, on l’oublie un peu et il perd du poids. 850 grammes au minimum, plus de 10% moins qu'’à la naissance. Et puis à 8 jours, la mort lui rappelle sa froide présence et il cède. À deux reprises, il cesse de respirer et se laisse porter par les ondes froides de l’inéluctable. Les médecins le retiennent, à coup de ballon de ventilation et de massage cardiaque. Souaré accepte et reste, pourquoi pas après tout ? Ces deux alertes l’effraient quand-même. Il s’accroche alors et reprend du poids.

Les jours qui suivent, il lutte pour maintenir sa température à niveau, épreuve difficile lorsque l’on fait moins d’un kilo et que l’on est balloté d’un lit à l’autre. Vingts enfants dans quinze mètres carrés, il faut soigneusement les emboiter pour y arriver. Les agencer dans les lits par paires compatibles, grands et petits, dépendants de l’oxygène ou non, jumeaux et jumelles. Et puis une certaine routine s’instaure, Souaré fait ce qu’on lui demande, il trouve un parfait équilibre entre vie et mort. Durant un mois il respire et mange mais ne dépasse pas le kilo, malgré les soins et la couveuse.

Les médecins de l’INSE, et lui non plus d’ailleurs, ne perçoivent pas qu’il est en silencieuse détresse. Que tout ce qu’il ne prend pas comme poids durant ses premiers semaines de vie, ce sont autant de risque de ne pas pouvoir se développer comme ses grands frères et sœurs. Et puis sa mère fatigue, le père aussi, ils demandent à sortir, à fuir, las de tant d’attente dans la souffrance. 

La chance, Dieu ou inversement probablement font que Matthias Roth, président et fondateur de l’association souffle2vie, est à sa 9ème mission et assiste à la visite médicale à l’INSE. Lorsque la famille Souaré exprime sa lassitude, il redonne espoir à l’équipage, il encourage les parents à rester et à intensifier les soins au petit garçons. Il sera transféré à l’unité de soins maternel kangourou. Victoire ! La famille reste, Souaré vivra,-  peut-être.

On y enseigne à sa mère comment garder l’enfant contre sa poitrine nuit et jour, en lui offrant sa chaleur et son amour. Le petit n’aura qu’à grandir pour rejoindre progressivement la rive des vivants. On apprend également à la famille comment administrer la caféine. Souaré reste prématuré et son cerveau n’est pas encore assez mur pour lui rappeler de respirer régulièrement. Le café le stimule et lui rappelle les fondements de sa survie : inspirer, expirer.

La fatigue, l’inquiétude et le manque de sommeil prennent le dessus, la mère ne produit plus assez de lait. On débute un complément artificiel. Même si moins bon et protecteur que le lait maternel, ce dernier permet à Souaré de poursuivre sa lente évolution.

C’est lorsque la famille et les soignants reprennent confiance que la mort frappe. À deux nouvelles reprises Souaré cesse de respirer. L’unité de soins kangourou est à quelques pas de la salle de réanimation. Les soignants portent en urgence le petit corps frêle devenu si lourd. Ils courent pour lui apporter un air précieux, pour souffler sur la mort un vent d’espoir et la balayer du tableau. Au second épisode, Souaré a la bouche pleine de lait. On le réanime et le breuvage s’immisce dans ses poumons. Quelques jours plus tard, il a tous les symptômes d’une pneumonie. Ni les soignants, ni la famille ne flanchent, il reçoit un nouveau traitement antibiotique et regagne sereinement la barque de l’existence.

Tous ces événements confortent l’équipe hospitalière et la famille: Ce garçon doit vivre. Les jours qui suivent sont marqués par des prises de poids quotidiennes phénoménales. Les infirmières dansent lors des pesées, la mère retrouve le sourire radieux qu’elle avait perdu et Souaré est libéré de sa sonde d’alimentation. 

Après deux mois de lutte, malgré les larmes quotidiennes de sa mère épuisée et grâce à son courage et son abnégation, garçon Souaré arrive enfin à bon port et regagne la maison. Il est choyé, aimé, vacciné, dorloté par ses proches. L’existence s’est inclinée devant tant de détermination. Le garçon est baptisé. Son prénom musulman sera celui d’Ousmane. Son prénom usuel Killian. Un clin d’oeil au médecin de « souffle2vie » qui aura lutté au côté de l’équipe guinéenne qui l’a réanimé à deux reprise et s’est tellement occupé de lui pour lui permettre un jour devenir grand. Aujourd’hui, du haut de ses quatre mois, Killian Souaré approche les 5 kilos. Il découvre et expérimente le plus beau des plaisirs, le sourire.

Killian n’a pas fait que survivre. Sans le savoir encore, il a été la lumière, sagesse infinie contre l’injustice de l’existence, guidant les soignants dans leur obscur quotidien, leur permettant d’oublier un instant les centaines d’enfants qui meurent chaque année injustement entre leurs doigts. Il leur a permis de croire en l’existence d’un sens à leur souffrance quotidienne, celui du bonheur des autres et à la valeur de leur engagement du jour au jour.